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I MUVRINI (16 MAI 2022)


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A l'occasion du nouvel album d'I Muvrini -"Piu Forti"- nous avons été reçu par Jean-François Bernardini pour une interview en forme de leçon de vie...
STRUCK - 06.07.2022 -
5 photo(s) - (1) commentaire(s)

Malgré ces plus de 40 années d'existence, I Muvrini a encore des choses à dire et le prouve de la plus belle des manières avec son nouvel album 'Piu Forti" et également dans le cadre de cette riche et passionnante interview dans laquelle Jean-François Bernardini nous explique que c'est ensemble que nous pourrons sortir par le haut des problématiques mondiales actuelles...


Quelle est la question qu’on t'a trop souvent posée et à laquelle tu aurais potentiellement marre de répondre ?

Jean-François Bernardini : "Ca veut dire quoi I Muvrini ?"





Et on ne te la posera pas puisqu’on a fait nos exercices (NdStruck : le groupe I Muvrini ("Les petits mouflons" en corse) a choisi cet animal comme emblême car c'est un animal libre, sauvage et pacifique)...

(Rires) Non mais il n’y a aucune question qui m’énerve pour de vrai. Au contraire, je trouve qu’il faut attiser la curiosité, il est important de savoir à qui on parle. Je n’ai jamais utilisé le mot "promo" -pour moi, ça ne veut rien dire- nous sommes un groupe qui travaille et je suis venu te dire qu’on vient de récolter des choses et je suis heureux de te présenter notre récolte et de parler du travail que l’on fait.


C’est vrai que c’est plus poétique présenté ainsi…

Je l’ai toujours vu comme ça et je ne me sens jamais en exercice imposé. Il faut rencontrer des gens ? C’est merveilleux que tu t’intéresses à notre travail : c’est génial !


La plus grande insolence est de refuser la fatalité !




Vous sortez "Piu Forti" dans un contexte particulier qui suit la pandémie, une société qui se tend de plus en plus, la guerre en Ukraine, des inégalités qui s’accroissent, le réchauffement climatique qui s’accélère et finalement des dirigeants qui ne semblent pas prendre au sérieux ces sujets catastrophiques … penses-tu que cet album aura encore plus de résonance dans un tel contexte ?

Il n’y a pas qu’un album. Il y a ce que nous faisons tous les jours. Nous sommes des artistes concernés, impliqués, et je suis aussi fier de te parler de cet album que de te parler des 500 conférences non-violence que je viens de faire ces dernières années dans des collèges, des lycées et des prisons. Je suis aussi heureux de te parler de réseaux paysans que l’on créé dans des petits villages. Je suis heureux de te parler des militants qui se battent contre les esclavagistes brésiliens au cœur de l'Amazonie avec des gens comme Xavier Plassat que nous soutenons depuis des années.
C’est un ensemble de choses… Et je crois que l’addition de tous ces anticorps, c’est une manière de célébrer et d’incarner de manière très, très concrète ce qu’on pourrait appeler une citoyenneté participative, consciente et généreuse et qui se passionne pour les solutions. La plus grande insolence aujourd’hui, c’est de parler de solutions ! La plus grande insolence, c’est d’être positif ! La plus grande insolence est de refuser la fatalité ! En disant que ça ne changera jamais, on ne peut rien faire !


Et penses-tu que notre planète est assez insolente de nos jours ?

Je pense qu’il y a partout au même moment où nous parlons, des milliers d’initiatives qui le prouvent. Bien sûr, il y a une ignorance savamment entretenue -un déni des défis qui sont les nôtres- j’ai vu récemment les sujets du bac que l’on proposait qui demandait s’il n’y avait pas de solutions techniques pour mettre fin à la croissance illimitée, essayer de nous expliquer comment par la technique, on pourrait à fois accepter cette croissance illimitée et puis la vaincre. Il y a des gens suffisamment pernicieux pour faire croire qu’il nous suffira de trouver la petite réponse technique qui va nous permettre d’annihiler les défis face auxquels nous sommes.
Oui, il y a de l’inconscience mais il y a aussi tout un système immunitaire qui a profondément conscience de ce qui se présente à nous et qu’il y a une réforme systémique en profondeur à remettre en route et qu’il y a des gens qui font cette mutation et cette métamorphose. Je crois que c’est encourageant. Et ça nous dit que le défi est immense mais ce n’est pas fatal, on n’accepte pas la résignation, on se passionne pour les solutions… et tous les petits prototypes qu’on invente font partie de ce qui va nous sauver de cette impasse.


Mais es-tu encore optimiste quand tu constates comme tout le monde que le jour de dépassement recule d’année en année pour arriver au 5 mai en cette année 2022 ? En d’autres mots, n’est-ce pas un bon combat mais finalement vain ?

Oui, mais quand je plante des centaines d’arbres dans le petit village où je suis, quand j’encourage des gens qui font leur jardin, quand je vais dans des lycées agricoles, je leur ramène des bombes c’est-à-dire des variétés endémiques de tomates, d’oignons, d’agrumes… je leur explique qu’il y a un métier, un avenir… Chaque fois que je fais ça, j’augmente ma force, j’augmente cette vérité, j’augmente cet optimiste !
Il ne s’agit pas béatement de commenter le désastre -on peut le commenter, il est très important : les scientifiques le font très bien d’ailleurs et ils nous avertissent- mais nous devons être ceux qui font leur petite part comme le disait notre ami Pierre Rabhi et chaque jour, je choisis justement de désobéir, de bifurquer comme le disaient les étudiants d’AgroParis Tech, de déserter quelque chose qui nous tue...


La meilleure chose à faire est de donner l’exemple !




Tu évoques la France quand tu évoques "cette petite part", n’est-ce pas une goutte d’eau au regard du déni de grandes puissances comme les Etats-Unis ou ce que nous estimons être de la surconsommation de pays en voie de développement qui ne font qu’appliquer les méthodes occidentales des Trente Glorieuses ?

Effectivement, il y a quelque chose d’arrogant à leur faire la leçon. La meilleure chose à faire est de donner l’exemple ! La meilleure pédagogie est l’exemple ! C’est ce que nous devons faire en commençant par nous remettre en question, et cette remise en question que nous incarnons par des visions, par des actes, par des programmes politiques, par des changements systémiques… est la meilleure manière de leur parler. Nos discours ne peuvent pas être parlants pour eux puisque nous sommes les premiers constructeurs de ce désastre. En revanche, la pédagogie de l’exemple, de la solidarité peut leur parler. La compréhension que nous sommes tous sur la même barque et que personne ne peut échapper à ce que nous vivons aujourd’hui. Nous sommes tous sur la même barque et aujourd’hui, le problème de l’eau en Inde est un problème qui nous interpelle et interroge tous. Je crois que c’est le constat qui doit nous amener tous à avoir un diagnostic suffisamment planétaire et global et que nous soyons tous un peu responsables du changement que nous voulons voir dans le monde.
Si nous sommes uniquement dans le verbal, dans le discours et qu’en même temps, nous ne prenons pas notre part, nous sommes incohérents et certainement pas convaincants pour eux.


Ta récolte musicale c’est ce nouvel album qui s’intitule"Più Forti"  ("plus fort") et la pochette tend à démontrer que lorsqu’on est tous ensemble on est plus fort que les puissants. Mais vois-tu aujourd’hui encore un espoir de solidarité dans une société de plus en plus égoïste où par exemple, le mouvement des Gilets Jaunes a explosé ?

Les Gilets Jaunes ont explosé parce que le virus de la violence s’en est mêlé… et une goutte de violence, c’est comme une goutte de grenadine dans le tonneau, tout est contaminé. Et quand la violence est là, on ne parle plus que d’elle : elle fait la une, elle est très utile au système y compris pour enterrer, pour détruire, pour défigurer les luttes les plus nobles.
Dans la lutte des Gilets Jaunes, il y a la lutte d’un peuple qui est confronté à l’épreuve du mépris, à l’épreuve de l’injustice, à l’épreuve de l’inégalité et forcément, il y a des colères à un moment donné. C’est une très belle leçon qui prouve que sans la violence, nous serions beaucoup plus forts.


Mon objectif n’est pas d’être un directeur de conscience


Toujours concernant les Gilets Jaunes, le mouvement ne s’est-il pas épuisé faute de représentants crédibles ? A ce titre, ne regrettes-tu pas de ne pas être plus médiatisé en tant qu’artiste mais également porteur d’un discours d’espoir ?

C’est une question intéressante. Je me rends compte que dans la société d’aujourd’hui, les artistes comme les autres sont conviés à rester à leur place et même quand ils veulent avancer, ils se trompent de place. Mon objectif n’est pas d’être un directeur de conscience et de dire aux gens comment il faut voter ! Mon rôle d’artiste est d’éclairer, d’éveiller, de mettre en lumière, de mettre le doigt sur ce qui fait mal… et donc je me rends compte que le système dans lequel on est, le mot "engagement" est un gros mot, ou bien c’est une stratégie marketing : je n’accepte ni l’un, ni l’autre.

Par exemple, le jour où je me suis rendu compte que le virus de la violence est un virus extrêmement virulent dans le monde d'aujourd’hui par rapport à toutes les générations, aux juniors… je ne me suis pas seulement dit qu’il fallait que je fasse une chanson, j’ai pris mon petit cartable depuis 2011 et j’ai fait bénévolement plus de 500 rencontres et conférences qui ont rassemblé plus de 100.000 personnes. A chaque fois que je sors d’un amphithéâtre dans lequel il y a 300 ou 800 personnes, je comprends combien c’est utile, combien c’est précieux.

Il y a une malbouffe verbale, comportementale dans nos sociétés qui intoxique nos relations et la société, qui nous fait croire que la violence est une réponse magique à tout alors que c’est une arnaque planétaire. Ce qui m’intéresse c’est de savoir comment tu incarnes ce discours, et là, tu es crédible. Je parle de cette non-violence parce que justement, je me frotte aux réalités, je ne me contente pas d’écrire une chanson… Et la conscience que j’ai aujourd’hui est effectivement que dans le monde dans lequel nous sommes, plus tu es engagé, moins tu es artiste et moins tu es visible. Il faut se battre contre ça pour ne pas se faire reléguer au dernier strapontin du wagon -et au contraire, être sur la grande scène- et en même temps, pouvoir dire ma vérité, être présent avec mon engagement ou en tous cas avec ma manière d’être concerné par le monde.

Aujourd’hui, les artistes sont interrogés. On ne peut plus simplement dire qu’on fait une musique que l’on réduit très souvent à une musique décorative, à une musique superficielle -ce qui n’est pas un jugement : tout est respectable, je ne dérange pas la musique qui ne me parle pas- je dis qu’aujourd’hui, ce qui nous convoque en tant qu’artiste et citoyen, c’est cette implication, c’est cette manière d’être concerné par le monde d’aujourd’hui. Nous sommes des sismographes et nous ne pouvons pas être déconnectés des cris et des crises du monde. Nous sommes dans un monde où il y a un mille-feuille de crises, on passe de l’une à l’autre sans vraiment répondre à chaque crise et on va croire qu’il y a une fée électorale qui va arriver un bon jour et qui va tout régler.
Non, aujourd’hui, je crois surtout au pouvoir des sans-pouvoir, à ceux qui poussent d’en bas… On est habitué au "top / down" et que ça va arriver d’en haut. Non, je crois qu’aujourd’hui, sur la planète, il y a toute une conscience qui se dit que c’est d’en bas que ça va pousser et parce que ça va pousser d’en bas, ça va être efficace. Et je crois à cette stratégie qui est un peu celle du bambou : tu plantes, la première année, il n’y a rien, la deuxième, non plus… à la cinquième année, une petite forêt naît ! Je crois à ça et je crois que ce n’est pas inutile !


Nous sommes des sismographes et nous ne pouvons pas être déconnectés des cris et des crises du monde



Et selon toi, quelle es la place de la jeunesse dont on n’a pas du tout parlé au cours de cette dernière élection ? Elle semble plus éveillée qu’avant mais quitte à me répéter, semble plus individualiste ?

Plus individualiste mais elle est capable de faire ce que des étudiants de AgroParis Tech ont fait récemment, à savoir qu’ils étaient diplômés, formés en tant qu’ingénieurs mais refusent de servir ce monde qui détruit le vivant, refusent de faire un boulot qui n’a pas de sens dans la société…
Et le sens est extrêmement important et ça me permet d’évoquer ici une notion à laquelle je suis très attaché parce que quand on se passionne pour les solutions et pas forcément pour les commentaires, on essaie de célébrer cette notion de salutogenèse. Qu’est-ce qui fait la salutogenèse dans une société ? C’est comprendre ton monde, comprendre ce qui se passe : on est dans une arnaque, il y a un truc qui cloche dans ce monde… Très souvent, on te répond -et surtout aux jeunes- que tu ne peux pas comprendre, on nous infantilise.
La première condition de la salutogenèse est de comprendre. La deuxième condition est qu’on peut transformer, changer quelque chose. Je suis profondément convaincu que nous pouvons changer. Si tu m’avais en 2011 qu’aujourd’hui, j’allais être invité par tous les lycées de France ou presque, tous les collèges, toutes les prisons… pour parler de non-violence, je t’aurais répondu que tu rêvais. Si tu m’avais dit qu’on allait faire des modules de non-violence à l’IUT de St Denis avec d’autres acteurs de la non-violence, je t’aurais dit que tu rêvais… Bref, on peut transformer son monde, on peut le changer… Et la troisième condition de la salutogenèse est qu’il faut que cela ait du sens. Effectivement, travailler dans une multinationale qui ne paie pas d’impôt dans ton pays c’est-à-dire qui nous vole tous collectivement, travailler pour un salaire pour avoir 200 euros de plus dans 20 ans… ça n’a plus de sens ! Et donc, cette prise de conscience est en train de grandir dans le monde ! Et la dernière communication de ces étudiants d’AgroParis Tech comme tant d’autres témoigne de cette soif d’autre chose : je veux comprendre mon monde, je suis conscient que je peux le transformer et je veux que ce que je fais, que mon travail ait du sens… ces trois conditions qui dès qu’on en prend conscience nous rendent beaucoup plus forts et ça fait référence au titre de cet album : "Plus fort" !


Je n’ai pas toujours pas les fenêtres médiatiques, c’est la raison pour laquelle j’écris des livres




Je reviens à cette notion de non-violence qui te tient à cœur et je reviens au fait qu’on te voit peu dans les médias traditionnels mais une des rares fois où on te voit, c’est pour ta prise de parole suite à l’assassinat d’Yvan Colonna. Ne regrettes-tu pas cette prise de parole qui -sortie de son contexte- a pu être interprétée et finalement desservir ton combat ?

C’est très intéressant que tu fasses référence à cette interview sur BFM TV. Je n’ai pas dit que ça dans cette interview, connaissant les pièges qui nous sont tendus -en particulier quand il est question de la Corse où il y a forcément une mauvaise conscience de tous les côtés- j’ai commencé par dire qu’effectivement le meurtre d’un citoyen en prison nous interpelle tous, il y a quelque chose qui est en berne en nous quand on voit qu’on peut tuer un citoyen -quel qu’il soit ou quel qu’il fut- en prison… J’ai pris tout de suite la précaution de dire que les Corses étaient 40 à 50.000 dans la rue au lendemain de l’assassinat du préfet Erignac parce qu’on aurait pu penser qu’en déplorant la mort d’un citoyen qui s’appelle Yvan Colonna dans une prison française -où j’ai d’ailleurs été devant lui faire une conférence sur la non-violence il y a deux ans- on pourrait penser qu’en prenant la parole sur cet évènement en ligne de mire, je fasse partie de ceux qui absolvent, qui ignorent l’assassinat d’un préfet. Pour moi, le meurtre n’est pas négociable ! Pour moi, le meurtre -qu’il soit en Corse ou ailleurs- d’un être humain n’est pas négociable et au contraire, il ne fait qu’enterrer les luttes les plus nobles !

Donc effectivement, je n’ai pas toujours pas les fenêtres médiatiques, c’est la raison pour laquelle j’écris des livres j’ai écrit un livre qui s’appelle "L’autre enquête corse – Le trauma Corsica-France" : même si c’est un livre qui indispose beaucoup de monde, je pense qu’il fait partie de ces ouvrages qui humblement essaie de donner des clés qu’à ce jour, je n’ai jamais entendu, ni vu par ailleurs… Je crois à la force de la vérité, je crois à la force de l’intelligence : tout ça ne fait forcément la une ! Mais je crois qu’à un moment donné, il y a suffisamment de citoyens, de journalistes, de médias intelligents pour que cette vérité qui ne prend pas l’ascenseur monte par l’escalier : à un moment donné, ça va payer ! Je crois à la force de la vérité et je préfère être dans cette justesse même si elle dérange, elle incommode et perturbe et Dieu sait qu’en Corse, il y a un certain nombre de clichés : on ferait que la Corse est une sorte de malade imaginaire, la Corse, c’est l’histoire d’un vieux trauma qui a 250 ans et qui n’est pas reconnu, qui n’est pas nommé et de manière cyclique, il nous explose au visage et on finit par ne comprendre les "pourquoi" et les "comment"…
Et crois-moi, en tenant ce discours, je ne suis pas dans une position très confortable ni en Corse ni sur le continent, mais je continue à dire que tant qu’on n’apprendra pas à lire le trauma qui est au cœur de la famille dysfonctionnelle Corsica-France, tant qu’on ne prendra pas conscience qu’il y a dans ce salon de ce couple un gigantesque éléphant que tout le monde fait semblant de ne pas voir, on continuera comme dans d’autres situations dans le monde à voir exploser des choses dont on se demande d’où ça vient…
Je crois fortement qu’un jour, nous serons capables d’une croissance post-traumatique qui nous permettra de prendre qu’il y a une vérité, une blessure historique qui est déniée et parce qu’elle est déniée, elle se transmet inconsciemment de génération en génération et continue d’exploser sous nos yeux. Nous sommes en terrain miné et nous assistons très régulièrement non pas à un dialogue de sourds mais un dialogue de blessés, ce qui est encore plus dangereux !


Nous savons d’où nous venons mais pour autant nous sommes des gens de notre époque !


On pourrait parler des heures de sujets de société mais on va parler de ce qui nous amène ici, la musique. Musicalement I Muvrini a su évoluer de chants polyphoniques d’églises et revendicatifs pour s’ouvrir vers des musiques plus pop, plus world à la manière d’un Peter Gabriel, sachant que vous vous êtes attirés les foudres d’autres groupes corses comme I Mantini qui vous a reproché d’être rentré dans le système qu’il dénonçait autrefois et d’être vendu sous étiquette musique traditionnelle…

Il y aurait beaucoup à dire. J’aime beaucoup le terme "bifurquer" qui est à la mode en ce moment. On a toujours bifurqué, c’est-à-dire on a toujours refusé cette assignation à identité culturelle en exagérant la part du "folklore", la part de la tradition ou l’importance de la polyphonie à laquelle nous sommes profondément attachés -à titre d’exemple, il n’est pas rare que toutes les quinzaines nous allions dans une église ou quelques fois même dans une mosquée ou une synagogue de Corse ou du continent pour chanter pour des cérémonies…
Nous savons d’où nous venons mais pour autant nous sommes des gens de notre époque ! Nous sommes des musiciens et rien ne nous fait peur : les instruments d’aujourd’hui, les langages d’aujourd’hui, le son d’aujourd’hui ne nous font pas peur au contraire, nous pensons que quand nous l’intégrons, nous partons à sa conquête, nous sommes guidés par notre sensibilité et nous faisons la musique d’aujourd’hui, c’est-à-dire la musique qui nous plaît ! On peut nous le reprocher mais nous ne sommes pas conservateurs de musée, de traditions populaires…
 

A ce titre, vous avez eu une reconnaissance qui va au-delà des frontières, collaborer avec Sting notamment, comment avez-vous vécu cette période ? En prolongement à la précédente question et ta réponse : n’êtes-vous pas un énième exemple que nul n’est prophète en son pays ?

Notre pays nous donne une reconnaissance que peu d’artistes ont connu, j’en veux pour preuves le nombre de concerts qu’on y fait et l’adhésion du public. Après il peut y avoir un discours qui dérange le microcosme culturel mais nous ne nous attardons pas dessus…
Il y a un volume de travail qui est conséquent c’est-à-dire I Muvrini fournit un travail de renouvellement, de connexions aux réalités, d’interrogations qui est perpétuel : nous sommes un petit ruisseau qui coule et ce petit ruisseau coule de manière ininterrompue et se renouvelle à chaque fois, l’eau n’est jamais la même…
Je suis seul à te parler mais notre force est d’avoir une équipe en or -avec mon frère et nos frères de musique…- et d’avoir cette soif de sortir cette musique qui n’a pas de place à en juger la bande son radiophonique française qui a une névrose sur ces langues… Quand j’entends chanter un peu corse, un peu basque, un peu breton sur une radio nationale, je suis comme un Finlandais qui entend parler finnois au Sahara, tu vois !
Mais en même temps que nous qui nous passionnons pour le cercle, on a réussi à faire des cercles de plus en plus grands. Aujourd’hui, dans toutes les villes de France, I Muvrini, c’est la capacité de réunir 1.500 à 2.500 personnes et ça, c’était impensable !


Le talent, c’est la durée, c’est se renouveler, se remettre en question à chaque concert !




Et pour en revenir à ma question, et comment avez-vous réussi à garder les pieds sur terre là où d’autres auraient certainement explosé ?

On n’a jamais spéculé là-dessus. D’autres auraient explosé mais il faut être programmé. Le talent, c’est la durée, c’est se renouveler, se remettre en question à chaque concert !
Je vais te dire, l’état d’esprit du groupe aujourd’hui est comme celui d’il y a 20 ou 25 ans c’est-à-dire chaque concert, c’est jouer sa vie et c’est parce que tu es programmé pour ça que tu mets un amour fou pour dire que rien n’est assez beau pour exprimer ce qu’on a envie d’exprimer. Le jour où tu n’as pas cette flamme, il faut rester à la maison, bien évidemment !


On parlait de tradition que certains vous reprochent de vous éloigner, de notre point de vue, vous conservez votre ancrage dans la tradition notamment dans le chant religieux ‘Te Deum’. La Religion constitue-t-elle encore un refuge pour les gens afin de se retrouver et donc faire preuve d’une forme de solidarité ?

La religion est ce qui relie…


En théorie…

Oui, parce qu’elle peut aussi diviser et séparer. Mais je dis toujours : "Ne me demande pas ce que je crois, demande-moi ce que je fais". Tous les jours, je sème, je construis des ponts et je détruis les murs. Tu sais, on soutient des travailleurs esclaves au Brésil et quand tu parles avec ces gens, la première chose qu’ils te disent, c’est : "Dieu est le seul qui m’envoie un message et c’est grâce à lui que je suis debout !". Tu peux y croire ou ne pas y croire mais le fait que ça lui permet de tenir debout, ça me réjouit !
Il y a dans la spiritualité, une force dont on n’est pas toujours conscient et j’ai simplement la conscience qu’il y a quelque chose de plus grand que nous, qu’il y a quelque chose qui te donne des forces…
Que tu sois dans la foi -d’ailleurs, je n’ai pas la prétention de dire que je le suis, je pense que ce n’est pas nous qui avons la foi mais plutôt la foi qui nous a- quand tu es dans cette manière de penser, tu es plus fort, tu es plus relié, tu es beaucoup plus respectueux, tu considères qu’il y a des choses sacrées dans ce monde la vie, l’arbre, l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons… ce ne sont pas simplement des biens matériels, il y a quelque chose d’immatériel dont il faut être conscient parce qu’il nous nourrit, il nous tient debout et nous rend beaucoup plus frères que nous ne l’imaginons.


Si nous ne chantons pas pour ces cris alors pourquoi chantons-nous ?


Pour cet album, vous avez collaboré avec Gérard Manset pour ‘Il voyage en Solitaire’ mais comme il nous reste peu de temps, nous souhaiterions te parler d’une chanson les plus fortes de l’album est ‘S’il Te Plait Papa’ qui rappelle un peu les textes de Serge Reggiani et presque son interprétation dans le phrasé. Que représente pour toi cette chanson que l’on perçoit très personnelle ?

C’est beau que tu évoques Serge Reggiani qui est un artiste sensible et fort. On réfléchit beaucoup avant de chanter des chansons comme ça : c’est essayer de mettre ses yeux d’enfant pour accepter d’entendre ces cris qu’on n’entend pas derrière les volets clos. Un enfant qui assiste à ce type de scène de violence domestique n’est pas un spectateur, c’est une victime… Il faut que ça parle à nos consciences et tu as envie de délivrer quelque chose : ces cris qui vont crier toute une vie, je ne peux pas faire semblant de ne pas les entendre. Alors on met toute sa pudeur, on essaie de mettre un peu de son talent pour essayer de chanter, voir avec des yeux d’enfant, et j’ai mis mes yeux d’enfant pour chanter ça. Ce n’est pas une réalité que j’ai vécue mais pour aller dans des centaines de collèges et de lycées où je laisse la parole aux jeunes, je peux te dire que très souvent, j’ai senti dans l’air -de ces gymnases, de ces amphithéâtres…- des blessures de ce genre. Et j’ai eu envie de les chanter, on a eu envie d’en faire un clip qui va sortir dans les jours à venir et de le faire avec délicatesse, avec tendresse mais aussi dire que si nous ne chantons pas pour ces cris, alors pourquoi chantons-nous ? Je crois qu’il faut accepter de dire que le défi est immense et j’espère qu’on arrive un peu à mettre en mot, de mettre en musique un cri qui interpelle l’Humanité entière.


Tu as parlé de pudeur. Selon toi, pour être artiste, faut-il mettre un voile sur sa pudeur, qu’elle soit relative à ses avis sur la politique ou sur son jardin secret ?

C’est difficile de se dévoiler mais la pudeur est un signe d’intelligence parce que le contraire de la pudeur pourrait faire ressembler nos expressions à de la vulgarité, à une espèce de déballage. Non, ce que j’ai à donner, c’est quelque chose qui vient des profondeurs, c’est quelque chose qui tient de l’âme, quelque chose qui vient de loin… Il faut le faire avec subtilité et surtout ne jamais blesser celui qui est en face mais plutôt essayer de se connecter à lui. Et c’est cette connexion sensible, cette corde sensible sur laquelle il faut savoir surfer,  ce n’est jamais simple mais c’est notre devoir d’artiste : émouvoir, c’est changer quelque chose…
La source originelle de la musique, c’est l’âme et il faut qu’on chante pour qu’on fasse entendre cette fréquence de l’âme, cette fréquence du cœur. J’espère que parfois on y arrive, en tous cas, c’est notre objectif et c’est la raison pour laquelle nous écrivons des chansons et que nous sommes enthousiastes à aller les partager sur scène.


Et concrètement quels sont tes attentes pour cet album ?

J’attends que ces chansons à qui on a donné des ailes aillent voler le plus loin possible, qu’elles frappent à des portes et que les gens qui leur ouvrent leur souhaitent la bienvenue… J’attends que ces chansons puissent faire du bien, nourrir, donner des forces… C’est ce qu’on attend et on sait qu’il y aura une résonance qui va nous dire : "Tu as frappé à ma porte et j’ai envie que tu rentres !" et c’est ce qui nous rend plus forts mais aujourd’hui, je suis incapable de te dire, nous sommes dans l’inconnu total, c’est la première interview que je fais pour cet album mais j’espère qu’elle va ouvrir des portes et qu’elle va nous permettre de taper à la porte d’autres cœurs, d’autres âmes et qu’elles vont résonner très fort, en tous cas c’est tout le souhait qu’on a au fond de nous.





On a commencé par la question qu’on t’a trop souvent posée au contraire quelle est celle que tu souhaiterais que je te pose ou à laquelle tu rêverais de répondre ?

Je rêve de guérison, je rêve de soigner cette peine comme on dit dans une de nos chansons, je ne parle pas de la mienne personnelle, je ne parle pas que de la peine de la Corse, je parle de la peine de ce monde où l’être humain est souvent déconnecté de sa propre nature. Nous finissons par être un peu hors-sol parce que nous sommes tous les jours conviés à prendre chaque jour un peu moins conscience de ce que nous sommes vraiment c’est-à-dire non pas des êtres de violence, d’avidité, de vulgarité mais des êtres d’empathie, des êtres de coopération, des êtres d’altruisme… nous sommes programmés pour ça, les neurosciences nous le disent…
Donc voilà, je rêve de guérir cette peine-là et que le musique participe de cette guérison !


Merci pour cette belle conclusion

Merci à toi ! Merci beaucoup !


Et merci à Calgepo pour sa contribution….


Plus d'informations sur https://www.facebook.com/groupeimuvrini
 
(1) COMMENTAIRE(S)  
 
 
TONYB
06/07/2022
  0
"La plus grande insolence, c’est d’être positif". Quel grand homme vous êtes M. Bernardini. Puissent vos bonnes ondes se répandre et contaminer toute la planète sans vaccin pour s'y opposer. Et rendez-vous le 18/08 à Isula Rossa !
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